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MINDSET

Les organisations ne voient pas ce qui crève les yeux. Et c'est normal.

ADIL MHIRA · · 5 MIN

Il y a un moment que je retrouve dans chaque mission. J'arrive, j'écoute pendant deux jours et je vois ce que l'organisation ne voit plus depuis deux ans. Pas parce que je suis plus intelligent. Parce que je ne suis pas dedans. La cécité organisationnelle n'est pas un défaut humain, c'est un mécanisme structurel. Et la traiter, c'est le cœur de mon métier de designer stratégique.

Le problème que personne ne nomme

Des entreprises investissent des millions dans des outils, des process, des réorganisations. Rarement quelqu'un pose la question : comment c'est vécu ? Pas comment c'est prévu dans le Confluence. Pas comment c'est raconté en CODIR. Comment c'est vécu par ceux qui utilisent, subissent et font tourner ces services au quotidien. J'ai vu des DSI déployer des portails self-service que personne n'utilise. Des DRH concevoir des parcours d'onboarding que tout le monde contourne dès la deuxième semaine. Des équipes support fermer des tickets "dans les temps" pendant que le client attend toujours une vraie réponse. Les KPIs étaient au vert à chaque fois. La réalité était ailleurs à chaque fois.

C'est mécanique

Les silos créent des angles morts. Chaque équipe optimise son périmètre sans voir le parcours global. L'IT résout des tickets et déploie des outils, mais ne voit pas comment les utilisateurs naviguent entre les systèmes. Les RH structurent des process qui ne correspondent pas à la réalité des managers. La relation client traite les plaintes sans remonter à la source. Personne n'est fautif. Mais personne ne voit l'ensemble. Les process deviennent invisibles. À force de les pratiquer, on arrête de les questionner. J'ai rencontré des équipes qui faisaient passer un ticket par quarante-sept étapes manuelles parce que "c'est comme ça que ça marche". Ça avait toujours marché comme ça. Donc personne n'avait pensé à regarder. Les outils enferment. ServiceNow, Jira, Salesforce, Draw.io, Figma : chaque plateforme construit sa propre version de la réalité. J'ai vu des organisations où la même donnée client existait dans quatre systèmes avec quatre valeurs différentes. Personne ne savait laquelle était juste. Tout le monde était convaincu que c'était la sienne. Les KPIs rassurent. Le ticket est fermé. Le SLA est respecté. Le NPS — encore lui — tient la route. Pendant ce temps, un employé a perdu trois jours sur un problème d'accès, un client a abandonné son parcours à mi-chemin, et personne ne le sait. Ou tout le monde s'en fout. Parce que personne ne mesure ce qui est vécu. On mesure ce qui est traité — et on le met dans un slide pour le justifier auprès de son N+1. Le tableau d'ensemble : des organisations qui tournent sur le papier et qui grincent dans la vraie vie.

Rendre visible l'invisible

Mon premier réflexe en mission n'est jamais de résoudre. C'est de montrer. Poser le parcours réel face à ceux qui ne l'ont jamais regardé depuis l'extérieur. Nommer les frictions que tout le monde connaît mais que personne n'a jamais formalisées. Rendre l'écart visible entre ce que l'organisation croit délivrer et ce que les gens vivent. On me demande un "TO BE" alors que personne n'a pris la peine de regarder le "AS IS". C'est comme dessiner les plans d'une rénovation sans jamais avoir visité la maison. Ce moment de confrontation, je le connais bien. Tu poses une cartographie devant des parties prenantes. Il y a un silence. Quelqu'un finit par dire : "C'est vraiment comme ça ?" Oui. C'est comme ça. Et c'est à cet instant que le travail commence — pas avant. En pratique, ça tient en quatre gestes. J'écoute ceux qui vivent le service. Collaborateurs, clients, partenaires. Je structure leur parole pour qu'elle devienne un levier de décision au lieu de rester du bruit qu'on archive après une enquête annuelle que personne ne relira. Je cartographie ce que personne ne cartographie. Pas les process tels qu'ils sont documentés. Les workarounds. Les "comment on fait quand rien ne marche", ce qui arrive la plupart du temps. La perception réelle. Où les gens butent. Où ils trouvent de la valeur. Où le décalage entre l'intention et le réel est devenu un gouffre que plus personne ne remarque. Je confronte l'organisation à ce qu'elle ne voit pas. Pas dans un rapport de 80 pages que trois personnes liront en diagonale. Dans des ateliers où le diagnostic est vécu, partagé, approprié par ceux qui devront agir. J'active des changements. Pas un schéma directeur à 18 mois qui finira oublié sur un SharePoint entre deux migrations. Des interventions ciblées qui prouvent vite que regarder autrement, c'est déjà agir autrement.

Réunion dans un espace organisationnel moderne Encore faut-il qu'on me laisse le faire. Que les gens à qui je parle aient du temps à m'accorder. Que l'organisation accepte de s'arrêter trente minutes pour regarder comment elle fonctionne vraiment. C'est souvent ça, le premier mur : pas l'absence de solution, mais l'absence de disponibilité pour le problème.

Ce que je crois

Toute entreprise a une ligne de visibilité. D'un côté, ce que le client voit. De l'autre, ce que le collaborateur fait en coulisses pour que la promesse tienne. Cette frontière détermine la stratégie, la culture, la capacité à créer de la valeur. Les silos ne se règlent pas par une réorganisation. C'est un problème de perception, pas d'organigramme. J'ai vu des fusions, des réorgs, des "transformations" qui déplaçaient les cases sur un slide sans changer un seul regard. Le design stratégique, ce n'est pas du design "en plus soigné". C'est savoir relier ce que le management sépare. Traduire ce que les métiers n'arrivent pas à se dire. Rendre actionnable ce que les données seules ne racontent pas. On ne transforme pas une organisation en lui expliquant qu'elle a tort. On la transforme en créant les conditions pour qu'elle voie ce qu'elle ne voyait pas, et en lui donnant les prises pour agir dessus.

La question de départ

Votre organisation fonctionne. Mais pour qui ? Si la réponse ne vient pas tout de suite, ou si elle change selon la personne à qui vous la posez, il y a du travail. C'est là que j'interviens.

Ce texte ouvre une série d'articles sur la cécité organisationnelle, le design stratégique appliqué aux services, et les méthodes pour rendre visible ce que les organisations ne voient pas.

Adil Mhira

Head of Service Design — UX Strategy & Transformation

Merci pour la lecture.